Je pense qu'aucun tableau abstrait ne peut ressembler à un autre, ni évoquer la même chose.


Car si l'artiste est honnête dans sa démarche, son travail ne peut être totalement identique à un autre.
Sa peinture, sa production, est nécessairement différente de toutes les autres.


En effet, si on considère l'abstrait comme étant l'expression directe de toute la singularité de l'artiste, de sa propre vision intériorisée du monde et des sensations que cette perception intime et personnelle lui procure, aucun tableau abstrait ne peut être semblable à un autre.
Tout comme aucune empreinte digitale ne peut être confondue avec une autre.

Laque N°3.

Cliquez dans le tableau pour l'agrandir.

Ma Laque N°3 n'est pas (simplement) un carré rouge barré d'un trait.

Non.
C'est un carré, oui, pour l'équilibre parfait du carré. Le repos. La quiétude. Chaque côté répondant à un autre. Une parfaite harmonie.

Et le rouge -- ce rouge de cadmium, vif, tranché, insolent, total, absolu -- ce rouge donc, est plan, parfaitement plan, volontairement travaillé sur papier calque pour obtenir cet effet totalement miroir. Pour aller jusqu'au bout possible du monochrome : effacer toute tentative
d'ombre sur la couleur pour la modifier le moins possible.


De même, avec la gomme laque j'ai essayé de lui apporter de la profondeur. Dimension ô combien nécessaire, la profondeur. Pour s'y perdre, en rêverie, en réflexion. S'y perdre ou s'y projeter.

La ligne, quant à elle, est d'or. Pour tout le symbole attaché à l'or. Le divin, la pureté, la beauté.

Et ce « trait » est parfaitement au milieu, pour l'équilibre, en écho au carré -- et tracé à la main et non à la règle parfaite.
Tracé à la main pour les imperfections, précisément. Pour qu'il reflète l'hésitation de la main qui a posé l'or, la mienne, pour qu'il en traduise la vie, qu'il en trahisse l'existence, mon existence.
L'humanité. Mais surtout l'imperfection, oui.


A l'époque où j'ai créé ce tableau, j'ai vu les enluminures des moines du Mont Saint Michel. Plusieurs fois. J'ai vu de mes yeux les enluminures originales, et non pas simplement des reproductions imprimées. J'ai été frappée par la perfection de leurs traits d'or. Les hampes verticales des P
par exemple. Parfaites.

Je voulais arriver à une telle perfection.
Et puis, dans le même temps, j'ai un jour ouvert une tablette de chocolat. Et vous remarquerez que sur beaucoup de ces tablettes, il y a, imprimé, un motif doré, l'« or » étant apparemment l'un des symboles actuels de la sensualité ... Et sur l'emballage de la tablette que j'ouvrais, j'ai
vu alors une ligne d'or, toute pareille à celle des Moines, absolument parfaite, car ... industrielle.
Elle avait bien évidemment été posée par une machine.
J'ai alors immédiatement abandonné l'idée de mon trait d'or parfait.
Parce que cela n'avait plus de sens.
A notre époque, cela n'a plus de sens. 

Ce trait d'or parfait des Moines, cette perfection, est de nos jours si facilement atteignable par les machines qu'elle n'a plus aucun sens. Les machines font de toute façon mieux que moi.
Mais leur trait n'a aucune âme.
Cette perfection n'avait donc plus de prix.
J'ai alors eu envie d'autre chose. De quelque chose de plus humain. Pas de quelque chose de bâclé pour autant, non. Mais de quelque chose de vivant. De vibrant.
Pour traduire notre humanité, même si de dire ça comme ça est un peu grandiloquent. Mais tout de même. Exprimer en quelque sorte notre «condition » d'être humain, qui tente de faire de son mieux, mais qui le fait malgré lui maladroitement, souvent.


Enfin, le carré rouge est inséré dans un espace blanc, carré lui aussi (pour perpétuer cette idée de l'harmonie du carré) et la ligne d'or dépasse le carré rouge, partant bien avant lui, de l'extrême bord gauche de l'espace accordé par le châssis, et se poursuivant bien après lui,
jusqu'à l'extrême bord droit de l'espace.
Tout cela pour la continuité, l'infini, le cycle de la vie et de la mort et son côté perpétuel.
Mais aussi pour le côté apaisé de cette ligne. Qui est là, posée, avec la lumière qui joue dans l'or selon son humeur et sa nature, et qui en varie les reflets à l'infini. Une ligne rassurante, toujours là, une présence, dans laquelle peuvent se fondre, se noyer, toutes nos pensées.


Oui, il serait donc facile, tentant, de dire « un carré rouge traversé d'un trait, on l'a déjà vu mille fois ! ».
Mais, comme je le dis sur une autre page de ce site, si l'artiste est honnête, le tableau est réellement l'aboutissement de sa réflexion ou de sa perception du monde. Et les formes picturales ou artistiques les plus simples ne sont pas une imposture, mais bien la traduction, à la façon de l'artiste, de sa compréhension du monde, ou au moins de ce qu'il veut exprimer à travers sa réalisation (tableau, sculpture, chorégraphie, enfin l'art dans toutes ses formes).